Thomas Deltombe – auteur, et journaliste au Monde Diplomatique

Le destin de Jules Durand a ceci d’exemplaire qu’il incarne à lui seul plusieurs facettes de l’injustice. L’injustice sociale d’abord, mère de tous les désastres, qui condamne des multitudes d’hommes et de femmes à une vie de misère pour le profit exclusif d’une poignée de privilégiés.

Cette injustice première s’est ensuite muée en tragédie individuelle lorsque Durand a été pris pour cible par les pro teurs de misère.

Le patronat a voulu faire un exemple de ce syndicaliste exemplaire qui s’était mis en tête de combattre les deux éaux qui ravageaient le port du Havre : le machinisme et l’alcoolisme qui grevaient les salaires des ouvriers et les empêchaient de se révolter.

Secondée par un bataillon de journalistes paniqués par la contestation sociale, qui montait à l’époque des quatre coins du pays, la machine patronale a broyé l’anonyme charbonnier en lui faisant endosser un crime qu’il n’avait pas commis. Durand a été condamné à l’échafaud.

La machination patronale aurait pu – aurait dû – se retourner contre ses initiateurs. Le crime judiciaire, trop grossier, a bouleversé les hommes et les femmes qui, sur le port du Havre ou au-delà des mers, se sont reconnus dans le condamné. À Paris, Bilbao ou Chicago, des voix se sont élevées, des foules se sont rassemblées pour sauver Durand.

De peur, les criminels véritables ont peu à peu reculé. Les accusateurs se sont rétractés et avoueront plus tard avoir été payés. Durand a été libéré, sa peine commuée et son procès nalement révisé. Justice devait être rendue au « Dreyfus ouvrier ». Mais le mal était fait.

À défaut d’avoir le cou tranché, Durand a perdu la tête.
Abandonné par la raison, Durand a alors subi une ultime injustice : celle de la mémoire. Trop occupée à broyer des millions de vies dans les charniers de la Première Guerre ou à célébrer le triomphe en Russie d’une révolution de plus en plus autoritaire, la grande histoire a ni par condamner à l’oubli le petit charbonnier libertaire.

Isolé en lui-même, Durand a ni ses jours dans un asile d’« aliénés ».

Une foule nombreuse s’est réunie le jour de ses obsèques au Havre en 1926. Et des voix, trop souvent isolées, tentent depuis un siècle de faire sortir l’affaire de l’oubli et de rendre ainsi justice à Jules Durand (et à ses coaccusés).

Mais le scandale retentissant reste trop souvent regardé comme un lointain fait divers. La mémoire joue des tours aux opprimés quand elle démontre trop clairement où mènent la course au pro t et la « justice » des nantis.

En mettant en miroir le Havre d’hier et celui de maintenant, en écoutant l’écho des luttes passées dans notre présent, c’est la mémoire – ou plutôt les mémoires, enchevêtrées, que l’affaire Durand a suscitées – que le lm magni que de Sylvestre Meinzer nous aide à retrouver.

Thomas Deltombe – auteur, et journaliste au Monde Diplomatique